Au fond de la remise de mon enfance vivait un bidon bleu à couvercle, poussé contre le mur, formellement interdit aux enfants. Quand ma grand-mère Jeanne le découvrait pour y plonger son arrosoir, l’odeur traversait la cour : un mélange de foin mouillé et d’étable un soir d’orage. « Ça pue, mais les tomates adorent », disait-elle. C’était son purin d’ortie. Ses pieds de tomates, eux, ressemblaient à des arbustes.
Des années plus tard, j’ai voulu refaire le sien, de mémoire. Premier essai : un fiasco complet. Je vous le raconte en détail, parce que mes erreurs sont très exactement celles qui font rater la plupart des purins — et qu’elles s’évitent toutes, facilement.
Le récit d’un premier purin raté
J’avais cueilli mes orties trop tard dans la saison, hautes comme moi et montées en graines. Je les avais entassées sans les hacher dans un vieux seau, rempli d’eau du robinet bien chlorée, puis j’avais vissé un couvercle hermétique par-dessus — pour l’odeur, pensais-je. Et j’avais oublié le tout trois semaines derrière la maison, sans jamais y toucher.
Résultat : une soupe putride, noirâtre, à l’odeur d’égout — rien à voir avec cette odeur végétale forte mais franche dont je me souvenais. Et comme j’avais arrosé mes semis avec, généreusement et sans diluer « pour bien faire », j’ai grillé la moitié de mes salades en trois jours. Tout était faux dans ma méthode, du premier geste au dernier. La bonne, la voici — et elle tient en quatre temps : cueillir, macérer, filtrer, diluer.
Ce que le purin fait vraiment (et ce qu’il ne fait pas)
Mettons d’abord les choses au clair, parce qu’on lit tout et n’importe quoi à son sujet. Le purin d’ortie est avant tout un engrais azoté costaud : il dope la croissance des feuilles et la vigueur générale. Tomates, courgettes, choux, poireaux, plantes vertes fatiguées : c’est leur carburant préféré, et il ne coûte rien.
En pulvérisation diluée, son odeur déroute certains indésirables, pucerons en tête. C’est un répulsif d’appoint, préventif : sur une colonie déjà installée, il ne fera pas le ménage. Pour cela, mieux vaut se tourner vers les solutions naturelles qui épargnent les coccinelles. Et non, il ne « soigne » ni le mildiou ni l’oïdium, quoi qu’en disent certains forums enthousiastes : une plante bien nourrie tombe moins malade, c’est tout — et c’est déjà beaucoup.
Dernière précision qui vaut de l’or : riche en azote, le purin pousse la feuille, pas le fruit. Sur les tomates, servez-le en début de saison pour bâtir la plante, puis levez le pied dès la floraison. Sinon, vous obtiendrez une jungle de feuillage magnifique et quatre tomates.
La cueillette : jeune, et surtout avant les graines
Comptez 1 kg d’orties fraîches pour 10 litres d’eau. Cueillez de jeunes pousses, tendres, avant la floraison et surtout avant la montée en graines. C’était mon erreur numéro un : un purin fait d’orties grainées sème des orties partout où vous l’épandez, et pour des années. Le remède devient la mauvaise herbe.
Équipez-vous : gants épais, manches longues, sécateur. Coupez les tiges à une vingtaine de centimètres du sol — le pied repartira, et vous aurez une seconde récolte quelques semaines plus tard. De retour à la maison, hachez grossièrement tiges et feuilles au sécateur, directement au-dessus du seau. Plus c’est haché, plus la surface de contact avec l’eau est grande, et plus la fermentation démarre vite.

La macération : dix jours de patience, un brassage par jour
Le matériel compte plus qu’on ne croit. Un seau ou un fût en plastique, ou à la rigueur en bois — jamais de métal : il s’oxyde au contact du purin et le dénature. L’eau, ensuite : de l’eau de pluie de préférence, douce et vivante. L’eau du robinet, chlorée, freine les micro-organismes qui font tout le travail ; si vous n’avez qu’elle, tirez-la 24 heures à l’avance et laissez-la reposer à l’air libre, le chlore s’évapore.
Immergez les orties hachées, posez un couvercle ou une planche sans rien verrouiller. La fermentation dégage des gaz qui doivent s’échapper — mon erreur numéro deux, le couvercle vissé, transforme une fermentation en putréfaction. Installez le fût à l’ombre, dans un coin où il fait entre 15 et 20 °C, et loin des fenêtres de la maison. Je vous aurai prévenus : à partir du quatrième jour, ça sent.
Chaque jour, brassez une bonne minute avec un bâton. Vous verrez de petites bulles remonter : c’est le signe que ça travaille. Selon la température, comptez 10 à 15 jours — un peu plus s’il fait frais. Le purin est prêt le jour où le brassage ne fait plus remonter de bulles. N’attendez pas au-delà : passé ce cap, on glisse doucement vers la putréfaction et l’odeur d’égout de mon premier essai.
Le filtrage : l’étape que tout le monde bâcle
Un purin mal filtré continue de fermenter dans ses bouteilles, tourne, et devient inutilisable en quelques semaines. Filtrez donc en deux temps : une passoire d’abord, pour retirer le gros des débris, puis un tissu — vieux torchon, étamine, moitié de drap — tendu au-dessus d’un second récipient, pour retenir les particules fines. Le jus doit sortir sombre et limpide, sans morceaux.
Les résidus de filtrage, eux, ne se jettent pas : ils partent au compost, où ils jouent les activateurs. Rien ne se perd dans cette affaire.
Les dilutions : tout se joue là
Le purin pur brûle. C’est même un désherbant tout à fait efficace — ce qui vous donne une idée de ce qu’il ferait à vos légumes. Mon erreur numéro trois, la plus coûteuse, tenait en un arrosoir non dilué.
- En engrais, à 10 % : 1 litre de purin pour 9 litres d’eau, en arrosage au pied, tous les 10 à 15 jours pendant la période de croissance. C’est l’usage principal, celui qui remplace l’engrais liquide du commerce.
- En répulsif, à 5 % : un demi-litre pour 9,5 litres d’eau, pulvérisé sur et sous le feuillage, le soir ou par temps couvert. Jamais en plein soleil : les gouttelettes font loupe, et les feuilles marquent.
- Pur : uniquement sur les herbes indésirables d’une allée gravillonnée, par temps sec, et avec parcimonie — ce qui coule finit toujours par rejoindre la terre de quelqu’un.
Un repère tout simple pour doser sans verre mesureur : un grand pot de confiture de purin dans un arrosoir de 10 litres complété d’eau, et votre engrais est prêt. Jeanne ne mesurait pas autrement.

Le stockage : opaque, plein, au frais
Bien filtré, le purin se garde plusieurs mois. Trois conditions, pas une de moins : des bidons opaques, parce que la lumière le dégrade ; remplis à ras bord, parce que l’air le fait tourner ; et stockés au frais, cave, garage ou coin d’ombre de la remise. Notez la date sur le bidon. Passé six mois, l’efficacité décline sérieusement : versez le reste au compost, très dilué, et refaites-en. Les orties, elles, repoussent gratis.
Parlons chiffres, justement : coût total de l’opération, zéro euro si vous avez un coin d’orties à portée de main, le prix d’un bidon sinon. En face, un engrais liquide bio du commerce se négocie entre 8 et 12 € le litre. Le calcul est vite plié.
Les cinq erreurs qui font tout rater
Récapitulons — je les ai presque toutes faites pour vous :
- Des orties montées en graines : vous sèmerez des orties à chaque arrosage, pendant des années.
- Un récipient métallique : oxydation garantie, purin dénaturé.
- Un couvercle hermétique : les gaz s’accumulent, la fermentation vire à la putréfaction.
- Oublier de brasser : la surface croûte, le fond pourrit, et vous ne saurez jamais quand c’était prêt.
- L’utiliser pur « pour faire plus fort » : vous grillerez vos plantes aussi sûrement qu’avec un désherbant du commerce.
Un dernier repère, au nez : une odeur végétale forte et franche, c’est normal, c’est même bon signe. Une odeur d’égout qui soulève le cœur, c’est un purin parti en putréfaction : au compost, très dilué, et on recommence sans état d’âme.
Le bidon bleu
Le bidon de Jeanne a fini par me revenir, cabossé et décoloré par trente étés. Il trône aujourd’hui derrière ma propre remise, et chaque printemps, quand je soulève le couvercle, l’odeur me ramène d’un coup dans la cour de la ferme. Mes tomates ne ressemblent pas encore à des arbustes — on n’égale pas sa grand-mère, on l’imite de son mieux. Si le jardin nourricier vous tente, la rubrique jardin et plantes regorge d’autres recettes de ce genre-là.
