Dans la buanderie de ma grand-mère Jeanne, il y avait une caisse en bois remplie de cubes verts, rangés comme des pavés. Du savon de Marseille, acheté une fois l’an chez le droguiste. Elle en râpait pour la lessive, en glissait un morceau entre les draps de l’armoire, frottait les cols et les poignets avec. Toute la maison portait cette odeur propre, un peu végétale, que je reconnaîtrais les yeux fermés.
Quand je me suis lancée dans la lessive maison, je pensais retrouver tout cela en dix minutes. Ma première tentative a fini en flan : un bidon entier pris en masse, impossible à verser, que j’ai fini par vider à la cuillère. Le problème ne venait ni de la recette ni de moi, mais du savon lui-même. C’est le point que presque personne n’explique : tout se joue au moment de l’achat.
Pourquoi votre lessive fige : le vrai coupable
Le savon de Marseille traditionnel, cuit au chaudron, contient naturellement très peu de glycérine : elle est éliminée pendant la fabrication. Mais l’appellation n’étant pas protégée, beaucoup de savons vendus sous ce nom sont enrichis en glycérine ajoutée. Parfaite pour adoucir les mains, cette glycérine est une calamité en lessive : c’est elle qui transforme votre bidon en gelée compacte au bout de deux jours.
Avant d’acheter, retournez donc l’emballage. La liste des ingrédients doit être courte : sodium olivate (huile d’olive saponifiée), éventuellement sodium cocoate, de l’eau, du sel, de la soude. Si le mot « glycerin » apparaît, reposez le cube. Visez le savon vert, à l’huile d’olive, affichant 72 % d’huile : c’est lui qui donne une lessive fluide et stable. Les cubes blancs à l’huile de palme font aussi l’affaire côté texture, mais je préfère le vert, pour l’odeur et pour la tradition.
La recette pas à pas, celle qui reste liquide
- Râpez 30 g de savon de Marseille, soit environ trois cuillères à soupe bien bombées de copeaux.
- Faites chauffer 1 litre d’eau sans la porter à ébullition, versez-la sur les copeaux et fouettez jusqu’à dissolution complète.
- Laissez tiédir une heure, puis fouettez de nouveau une bonne minute : ce second passage est ce qui évite la séparation en deux phases.
- Ajoutez, si vous le souhaitez, 1 cuillère à soupe de bicarbonate de soude, utile en eau calcaire et contre le linge terne.
- Versez dans une bouteille propre à large goulot, laissez refroidir complètement avant de fermer.
La texture normale ? Un liquide légèrement nacré, à peine épaissi, qui se trouble en refroidissant. S’il venait à trop épaissir au fil des jours, un coup de mixeur plongeant avec un demi-verre d’eau chaude lui rend sa fluidité en trente secondes.
Cette lessive se conserve trois à quatre semaines à température ambiante, à l’abri de la lumière. Inutile donc d’en préparer des bidons entiers d’avance : un litre couvre sept à dix machines, ce qui correspond à peu près au rythme d’un foyer sur un mois. Vous pouvez doubler les quantités sans rien changer d’autre, si votre tambour tourne plus souvent que le mien.

Dosage et petits réglages
Comptez 10 à 15 cl par machine, versés dans le bac habituel après avoir secoué la bouteille. Pour une eau très calcaire ou du linge de travail bien sale, remplacez le bicarbonate par une cuillère à soupe de cristaux de soude, nettement plus puissants. Évitez-les en revanche pour la laine et la soie, qu’ils abîment : ces fibres délicates préfèrent un savon doux et un lavage à froid.
Côté parfum, autant vous prévenir : cette lessive lave sans parfumer, et c’est normal. Le linge sent le propre, c’est-à-dire rien. Si cela vous manque, déposez quelques gouttes d’huile essentielle de lavande sur un carré de tissu glissé dans le tambour, plutôt que dans la bouteille où elles se dispersent mal. Et un filet de vinaigre blanc dans le bac assouplissant garde le linge souple tout en entretenant la machine au passage.
Soyons honnêtes : ce qu’elle ne fait pas
La lessive au savon de Marseille lave très bien le linge du quotidien. Elle a aussi ses limites, et mieux vaut les connaître avant de s’y mettre que d’être déçu après.
- Les taches grasses ou pigmentées, sauce, herbe, cambouis, résistent à un lavage à 30 °C. Prétraitez-les systématiquement : humidifiez la tache, frottez-la avec le cube de savon sec, laissez poser dix minutes avant la machine. Pour le gras incrusté, j’ai détaillé la méthode complète ici.
- Le blanc peut griser au fil des mois. Une dose de percarbonate de soude dans le tambour et un lavage à 40 °C minimum le raniment : je vous explique tout dans mon article sur le blanc sans javel.
- Le linge de sport très encrassé ou les odeurs tenaces demanderont parfois une lessive du commerce en renfort, une fois de temps en temps. Ce n’est pas une défaite, c’est du bon sens.

Les erreurs de débutant
- Choisir un savon avec glycérine ajoutée : le grand classique, on l’a vu, et la cause de 90 % des bidons figés.
- Forcer la dose de savon : au-delà de 40 g par litre, la lessive prend en masse et encrasse la machine sans laver mieux.
- Acheter des copeaux « spécial lessive » sans lire l’étiquette : certains contiennent eux aussi de la glycérine ajoutée.
- Oublier de secouer la bouteille : le savon se dépose au fond, on verse de l’eau, et le linge ressort mal lavé.
- Négliger la machine : une lessive au savon demande un cycle à vide à 60 °C avec un grand verre de vinaigre blanc tous les deux mois, sans quoi les dépôts s’accumulent dans les conduits.
Un dernier mot
Il m’aura fallu un bidon figé et pas mal de lectures pour comprendre cette histoire de glycérine. Depuis, ma lessive se prépare en un quart d’heure une fois par mois, coûte une poignée de centimes le litre et lave tout ce que le quotidien salit. Jeanne n’aurait pas dit mieux : un bon savon, de l’eau chaude, et pas de chichis. Toutes mes autres recettes et astuces pour prendre soin du linge vous attendent dans la rubrique linge et vêtements.
