Qui a décrété que le potager fermait boutique en septembre ? Sûrement pas les jardiniers d’autrefois : chez eux, un carré nu était un carré gâché. Entre la fin août et la Toussaint, il reste tout un monde à semer et à planter — des légumes rustiques qui poussent pendant que tout le reste s’endort, et qui garnissent les soupes et les salades d’hiver pour trois fois rien.
Voici ma liste, éprouvée dans mon propre jardin et classée du plus pressé au plus tranquille. Selon votre région, décalez d’une quinzaine de jours : ce qui se sème mi-septembre en Provence se sème fin août dans le Nord. Et pour toutes mes autres idées de saison, la rubrique jardin et plantes vous attend.
1. La mâche, la reine des semis tardifs
Semis de la fin août à la mi-octobre. Sa particularité déroute les débutants : la mâche aime les sols fermes. Ne bêchez surtout pas ; ratissez à peine, semez à la volée ou en lignes espacées de 15 centimètres, recouvrez d’un demi-centimètre de terreau et tassez au dos du râteau. Autre caprice : elle refuse de germer au-dessus de 20 °C. Semez donc en fin de journée, sur un sol rafraîchi par un arrosage, et gardez le lit humide jusqu’à la levée. Côté variétés, la verte de Cambrai et la grosse graine restent des valeurs sûres. Récolte de novembre à mars, rosette par rosette, au couteau.

2. Les épinards d’hiver, coriaces et généreux
Semées d’août à fin septembre, les variétés d’hiver — Géant d’hiver, Monstrueux de Viroflay — traversent les gelées sans broncher. Lignes espacées de 25 centimètres, graines enterrées à 2 centimètres, puis éclaircissage à 10 centimètres quand les plants ont trois feuilles. Le secret de la longévité : récolter feuille à feuille, en laissant toujours le cœur intact. Le plant repart alors plusieurs fois, jusqu’au printemps. Un rang de trois mètres suffit largement à une famille — et un épinard cueilli une heure avant le dîner n’a rien à voir avec son cousin surgelé.
3. Les radis d’hiver, les costauds qu’on redécouvre
Rien à voir avec les petits roses de mars : le radis noir gros long d’hiver, le violet de Gournay ou le daikon blanc se sèment jusqu’à la mi-septembre et forment de grosses racines qui se gardent des mois. Semez clair, à 2 centimètres de profondeur, puis éclaircissez sans pitié à 15 centimètres — un radis d’hiver à l’étroit reste chétif. Arrosez régulièrement : c’est la soif qui rend la chair creuse et le piquant agressif. Récoltez avant les fortes gelées et conservez en cave, dans une caisse de sable à peine humide. Râpés, en rémoulade ou en poêlée, ils changent tout l’hiver.
4. L’ail, qu’on plante quand tout le monde range
D’octobre à décembre pour l’ail blanc et l’ail violet ; l’ail rose, lui, préfère la fin de l’hiver. Une seule exigence, mais absolue : un sol drainé, car l’ail pourrit dans l’eau stagnante. En terre lourde, plantez sur une petite butte de 10 centimètres. Enfoncez les caïeux pointe vers le haut, à 3 centimètres de profondeur, tous les 12 centimètres. Et résistez à la tentation de planter l’ail du supermarché, souvent traité contre la germination : prenez des caïeux certifiés chez le grainetier, l’écart de prix se compte en centimes. Récolte en juin-juillet. C’est, de loin, le placement potager le plus rentable que je connaisse — j’en reparle dans mon article sur le potager qui allège vraiment le panier.

5. Les engrais verts, pour les carrés qui se vident
Un carré laissé nu tout l’hiver, c’est une terre battue par les pluies, lessivée de ses nutriments et envahie d’indésirables au printemps. Sur les parcelles libérées par les tomates ou les haricots, semez à la volée de la moutarde (rapide, avant la mi-septembre), de la phacélie, ou un mélange seigle-vesce pour les semis plus tardifs. Ces couvre-sol étouffent les mauvaises herbes et, fauchés au printemps puis laissés en surface, rendent à la terre ce qu’ils ont capté. Comptez 2 à 3 euros les 100 grammes de graines : de quoi couvrir une belle surface pour le prix d’un café.
6. Et l’on protège tout ce petit monde
Le voile d’hivernage posé sur des arceaux fait gagner 2 à 3 °C et sauve les jeunes semis des premières gelées blanches ; ôtez-le en journée par temps doux, pour aérer et laisser entrer la lumière. Un paillis de feuilles mortes protège les pieds de mâche et d’épinards, à condition de rester léger — 3 à 4 centimètres, pas une couette qui étouffe. Restez enfin vigilants côté limaces, ravies de trouver ces jeunes pousses tendres quand le reste du jardin se dessèche : les barrières naturelles qui tiennent la nuit font parfaitement l’affaire.

En guise de conclusion
Ma grand-mère Jeanne assurait que la mâche cueillie sous le givre était la plus sucrée de l’année — et elle avait raison, le froid concentre les sucres dans les feuilles. Il y a quelque chose de profondément réjouissant à sortir au jardin en janvier, panier au bras, pendant que les voisins croient la saison finie depuis longtemps. Semez maintenant : vous m’en direz des nouvelles au cœur de l’hiver.
